Activité CÉINR 2026
Explorer le travail en cartel :
ouvrir des espaces de parole plutôt que des cercles de savoir
Début : 3 février 2026 16h30 sur zoom
Pour tout renseignement : marieeve.garand@gmail.com
Un drôle de terme que celui de cartel, n’est-ce pas ? À peine prononcé, il fait froncer les sourcils. Chez les plus téméraires, la réaction fuse : « Tu veux te mettre à vendre de la drogue ou des talismans ésotériques ? »
Un drôle de terme que celui de cartel, n’est-ce pas ? À peine prononcé, il fait froncer les sourcils. Chez les plus téméraires, la réaction fuse : « Tu veux te mettre à vendre de la drogue ou des talismans ésotériques ? »
Il est vrai que le mot évoque un petit groupe à part : ni vraiment dedans, ni complètement dehors. Un regroupement aux marges, où circulent des paroles pas toujours très nettes, où quelque chose se dit, se rate, se relance. Il court, il court le furet… comme le désir : il se faufile, échappe aux contrôles, glisse là où on ne l’attend pas. Et c’est précisément là que ça devient intéressant, parfois même comique.
À l’heure de la grande « supercherie » de l’IA (Christian Dubuis Santini), la parole vivante se voit écrasée par une langue gestionnaire, lisse et morte, qui ne veut plus rien dire – et surtout ne veut plus supporter le mouvement du vivant. Dans un tel contexte, que ferait-on aujourd’hui des paroles de Thérèse d’Avila lorsqu’elle évoque, sans détour, les vipères, couleuvres et crapauds qui empêchent certaines âmes d’avancer ?
S’intéresser au souffle, à la parole, au langage, c’est déjà devenir suspect. À raison. C’est refuser leur neutralisation dans un langage technocratique et administratif occupé à faire taire ce qui déborde. Le sujet parlant devient alors suspect, vite recodé derrière des grilles d’interprétation bien-pensantes. À l’inverse, la psychanalyse comme la théologie, lorsqu’elles restent fidèles à leur logique propre, maintiennent des brèches où la parole peut encore se risquer. La tradition humaine le sait : parler, même maladroitement ou violemment, vaut mieux que s’étouffer. C’est là le nerf de la civilisation. Elles rappellent une évidence anthropologique ancienne : parler, même violemment, même maladroitement, vaut mieux que s’étouffer dans le silence. On peut se disputer, se heurter, s’invectiver, sans se faire la guerre. C’est là un point décisif : une civilisation tient moins par l’harmonie des discours que par la possibilité conflictuelle de parler. Lorsque cette possibilité disparaît, ce n’est pas la paix qui s’installe, mais l’asphyxie. Voilà le nerf de la civilisation.
Le cartel : un dispositif vivant. En psychanalyse, le cartel est un dispositif de travail en petit groupe (trois à cinq personnes, avec un « plus-un »), visant l’élaboration singulière du savoir à partir d’une dynamique collective. Il ne s’agit pas d’accumuler des connaissances, mais de se laisser travailler par un texte, une phrase, une question. Dans le cadre du CÉINR, et inspiré notamment du parler de soi de Richard Abibon, le cartel est conçu comme un espace où la Parole agit, déplace, dérange. On n’y cherche pas des réponses définitives, mais des questions qui engagent.
Dans le cadre des activités du CÉINR, quatre cartels sont proposés en 2026.
1) Dialogue entre Science et vérité – Lacan et L’avenir d’une illusion – Freud
Freud pense la religion comme une illusion, liée à la fois au besoin de protection et à la réalisation d’un désir – une illusion que l’on dit parfois, un peu trop vite, appelée à être dépassée par la science. Cette chute de l’illusion a conduit, comme l’a montré Max Weber, au désenchantement du monde. Dans Science et vérité, Jacques Lacan montre que la science, en forcluant le sujet, laisse pourtant ouverte la question de la vérité comme cause. Il invite à penser la psychanalyse en parallèle du modèle scientifique – mais non en dehors, puisque le sujet de la psychanalyse est aussi le sujet de la science.
Lacan affirmait que Dieu est inconscient. Chez les Pères, Dieu est mouvement trinitaire. Le croire serait-il devenu inconscient au point de masquer le nouage réel–imaginaire–symbolique de la parole, qui engage une logique ternaire, et non binaire ? La pandémie l’a rendu manifeste : le Croire revient précisément là où la science prétend l’abolir, sous la forme paradoxale de l’injonction « il faut croire à la science ». Comment déplier aujourd’hui les rapports entre croire, savoir, vérité et science ?
§ Un cartel pour interroger notre rapport au savoir, à l’expertise et à l’autorité.
§ Un cartel pour ouvrir un espace où le croire se joue comme acte de parole, et non comme simple adhésion à un savoir.
2) Sexualité féminine – Dolto
Admirée, attaquée, parfois caricaturée par certains courants féministes, Dolto était, comme le disait Jacques Lacan, « culottée ». Et elle l’est restée. Tout au long de son œuvre, elle n’a cessé de prendre le féminin au sérieux – de l’enfance jusqu’au devenir femme – comme une marche instable, jamais garantie. Elle refuse les définitions rassurantes, les normes réparatrices, les grilles explicatives qui ferment la question. Dolto a osé poser une question qui dérange encore aujourd’hui : qu’est-ce que ça fait de naître dans un corps de femme ? Un corps marqué non seulement par « un pénis en moins », mais par « un trou en plus » – trou qui ouvre au manque dans le symbolique, à une position féminine toujours dite « pas assez » et « trop ».
§ Un cartel pour penser le féminin là où il échappe, résiste et déborde – et pour laisser le corps, le désir et la parole ne pas se refermer.
§ Un cartel pour sortir des seins à refaire, du botox et de la peau lisse – nouvelle police interne qui pousse à la réduction de la femme à sa matérialité corporelle.
§ Un cartel pour ouvrir à la motérialité : un corps parlant, traversé par le symbolique, irréductible à l’objet à corriger ou à exhiber. Comment s’exposer ?
3) L’Évangile au risque de la psychanalyse – Dolto
Dans ce texte singulier, Françoise Dolto approche la foi non pas comme un savoir religieux à transmettre, mais comme parole adressée, engagée, risquée. Un texte central pour le CÉINR, non parce qu’il apporte des réponses, mais parce qu’il ouvre un espace de tension.
Que se passe-t-il lorsque l’Évangile rencontre la psychanalyse ?
Comment laisser jouer la proximité sans confusion, la résonance sans réduction ?
À quelles conditions la parole évangélique peut-elle demeurer vivante, sans être rabattue sur un sens analytique et la psychanalyse fidèle à elle-même, sans se voir investie d’une fonction religieuse ?
§ Un cartel pour laisser le Croire se dire sans garantie, pour explorer un lieu où la Parole engage le sujet, un espace de recherche pour qu’aucun discours ne vienne refermer ce qui se risque à être dit.
4) Les étapes majeures de l’enfance – Dolto
S’inscrivant dans la suite des séminaires mère–fille et mère–enfant, ce cartel propose d’attaquer de front une question souvent évitée : la différence radicale entre le lien mère–fils et le lien mère–fille. Sans évacuer la construction du féminin – la mère est aussi une femme – il s’agit ici de déplacer le regard vers le rapport au masculin, et donc au fils, toujours pris dans la question du père. De G. Bataille à ma mère au ravage mère–fille, une énigme demeure : comment une même mère peut-elle produire des liens si différents avec ses enfants ? Est-ce la même femme qui est en jeu, ou deux scènes symboliques distinctes ?
À l’heure où le masculin est sommé de choisir entre virilité caricaturale et discours défensifs, ce cartel refuse les simplifications. L’enfance n’y est pas pensée comme un programme de développement à corriger, mais comme un lieu de surgissement du sujet, là où se nouent pulsion, parole et désir.
§ Un cartel pour penser ce qui, très tôt, parle, désire et se structure, hors des normes rassurantes.
§ Un cartel pour interroger, sans morale ni idéologie, la fabrication singulière des liens mère–fils / mère–fille.
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En conclusion, bien que distinct, chacun de ces cartels partage un point commun. Ils ne visent pas la maîtrise de textes, mais leur capacité à provoquer une parole ; nous éveille ou pique notre curiosité. Ils ne visent pas à former des spécialistes, mais à maintenir un espace vivant pour le sujet parlant et désirant, à partir de textes analytiques forts, structurants et provocateurs, pour nos chastes oreilles.
Le CÉINR propose des espaces non hiérarchiques, non dogmatiques, orientés vers la responsabilité subjective. Rendre ces textes vivants, c’est les laisser faire ce qu’ils font de mieux : ouvrir, déplacer, déranger, faire parler. Créer, écrire, pourfendre d’un trait l’abstraction du réel à partir d’un mot peut encore raviver la flamme. Ces cartels – petits groupes de travail sur une thématique – s’adressent à des personnes curieuses, engagées, prêtes à risquer une parole singulière, sans prérequis académique et surtout, capable d’entendre d’autres voix de recherches.



